Traditions
Je
dormais tranquillement dans la pénombre du studio, lorsqu'un bruit
me réveilla en sursaut. Le temps que je m'ébroue, et la porte
s'ouvrait. Je vis sa silhouette chancelante s'encadrer, puis elle se dirigea
droit vers l'étagère en soupirant, la main sur le front. Elle
laissa tomber son imperméable sur le sol et s'empara de moi d'une main
mal assurée. Un instant, je craignis la chute. Mais elle me déposa
sans casse sur le plan de travail du coin cuisine, et ouvrit le réfrigérateur.
C'était
la première fois qu'elle m'utilisait depuis mon installation dans ce
studio. A la suite du décès de sa grand-mère, je lui
avais été attribué et j'avais dû subir un déménagement
douloureux qui m'avait obligé à séjourner plusieurs mois
dans un garde-meuble peuplé de souris mal élevées. Il
était plus que temps de reprendre du service. J'étais impatient
d'éprouver à nouveau la caresse des fines bulles des Dom Pérignon
ou Veuve Clicquot auxquelles j'avais été habitué depuis
toujours. Alors, que serait-ce cette fois ? Je m'étais fait un peu
une idée de sa personnalité, et elle fréquentait du beau
monde, je pouvais m'attendre à un grand champagne. Un Ayala Rosé
par exemple, ou même un Saumur de chez Gratien et Meyer, maison fondée
en 1864, ils avaient un brut de brut tout-à-fait à mon goût…
Elle
ouvrit le réfrigérateur et en sortit une bouteille de plastique
ventrue affublée d'une étiquette bleue, dont elle dévissa
le bouchon. Je n'en croyais pas mes yeux : elle n'allait tout de même
pas me remplir d'eau ? D'eau plate, par-dessus le marché ? Je tentais
de lui échapper en glissant vers l'évier, mais elle me rattrapa
en poussant un juron que je n'ose répéter ici. Si elle voulait
boire de l'eau, ne pouvait-elle utiliser un de ces braves verres de cuisine
? Un coup d'oeil à l'évier où j'avais failli choir me
donna une explication : elle n'était pas bonne ménagère,
et les six verres de son ménage y étaient tous empilés
et sales. Tout de même, l'eau, j'en voulais bien pour me laver, mais
je n'avais pas été fabriqué pour en contenir. Quelle
honte… si sa grand-mère avait vu ça !Après
m'avoir rempli aux deux-tiers de ce triste liquide, elle me reposa, et se
saisit d'un tube. Un gros cachet blanc apparut dans sa main, qu'elle me jeta
sans ménagement, me plongeant dans la plus grande confusion. Qu'est-ce
que c'était encore que ça ? Le disque blanc et épais
tomba au fond, et commença aussitôt à dégager des
bulles. Mais de qui se moque-t-on ? Si elle croit qu'elle va m'avoir comme
ça ! Regardez-moi ce ridicule cachet qui se tortille de manière
obscène et crache son gaz maladorant, ces bulles grossières
qui envahissent tout mon espace et irritent la finesse de ma transparence
! Moi, un verre de luxe, une flûte Napoléon III authentique,
pied bleu et corolle d'or ! Je suis déshonoré. De grosses larmes
coulent le long de ma paroi externe et vont se répandre sur mon pied.
Ma vie est finie, je ne survivrai pas à l'outrage.
Elle
m'a planté là, sans doute pour se déshabiller et prendre
une douche. Voilà que son chat, tout d'un coup s'intéresse à
ce qui se passe. C'est peut-être ma chance. Il saute d'un bond sur le
plan de l'évier, et approche ses moustaches de mon bord mouillé
et souillé de particules blanchâtres. Il retrousse le nez et
renifle légèrement, puis approche la patte droite. Il est costaud
ce chat, s'il me pousse je me fracasserai dans l'évier, et cette affreuse
épreuve sera terminée pour toujours. Même pas. Une bulle
plus grosse que les autres lui explose au museau et cet idiot recule, apeuré.
Le cachet, lui, a bien rétréci et il remonte à la surface,
éructe ses dernières rafales, puis en une explosion finale qui
projette des débris dans toutes les directions, il disparaît,
dissous dans l'eau devenue trouble.Voilà
qu'elle revient, enveloppée d'un peignoir. Elle me prend dans sa main
fraîche et me porte à son nez. Elle fait la grimace et soupire,
puis m'approche de ses lèvres. J'en ai connu des bouches, depuis les
années 1860, viriles à moustache ou délicatement fardées,
sensuelles ou pincées, fines ou charnues, mais rien de comparable à
la douceur de celle qui me chevauche en cet instant… Une espèce de
langueur inconnue m'envahit sournoisement. Malgré l'affreuse épreuve
qu'elle vient de m'imposer, un frisson inattendu court le long de mon échine.
C'est comme si ses lèvres avaient mis du baume sur les plaies causées
par le dégoûtant breuvage. Elle me vide, me pose dans l'évier,
s'essuie la bouche d'un revers de main. Puis elle enlève son peignoir
et se glisse dans son lit, éteint la lumière et s'endort immédiatement.
Malgré
la pénible promiscuité des verres de cuisine, l'étourdissement
qui s'est emparé de moi gomme tout doucement le choc initial de ce
traitement brutal. Je m'appuie confortablement au bord de l'évier pour
attendre le matin. Puis je m'endors au rythme de sa respiration, et rêve
au prochain cachet. Je suis amoureux.
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Béatrix
de Lambertye, écrivain public - Propriété de l'auteur
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