Pine
Motel
Lorsque
j’arrivai enfin au Pine Motel, j’étais vannée. Cinq heures de
route depuis Los Angeles, les derniers 80 kilomètres de nuit, les yeux
déchirés par la lumière des phares et la gorge desséchée
par la température caniculaire du désert, je n’avais pas l’intention
de me montrer difficile dans ma recherche d’un lit. Aussi le premier motel
sur ma droite à l’entrée de la petite ville d’Indio me parut-il
être le bon, d’autant qu’au milieu des néons qui décoraient
l’enseigne à la mode des années 1950, clignotaient le mot "vacancy",
qui signalait l’existence de chambres libres.
Je
fis le tour de la cour en U : seules deux voitures y stationnaient, et
vu l’heure déjà tardive, j’avais toutes les chances d’être
parmi les derniers clients. Je me garai devant le bureau, à une des
extrémités du U, et coupai le moteur. A part un peu de circulation
sur le boulevard et une brise chaude dans les palmiers qui surplombaient en
bouquet la petite piscine au milieu de la cour, pas un bruit. Je sortis de
la voiture et entrai dans le bureau. Un homme au teint sombre m’y accueillit :
"Bienvenue au Pine Motel", sourit-il. Après
avoir négocié à 32 dollars ma nuit de repos et l’avoir
réglée, je reçus de l’homme une clé. "Jusqu’à
quelle heure la piscine est-elle ouverte ?". L’homme leva un sourcil
étonné et me répondit de manière hésitante :
"21h30, mais il n’y a personne pour surveiller".
Je
l’assurai de mon indifférence à l’égard de cette absence,
le remerciai et sortis, non sans qu’il me saluât d’un "Allah vous bénisse",
joignant les mains sur sa poitrine et s’inclinant.
Je
remontai dans la voiture et regardai le numéro de la chambre sur la
clé. Je m’aperçus qu’il m’avait attribué la 13. Cela
me fit sourire : probablement qu’au Pakistan, d’où il semblait
venir, ce chiffre ne représentait rien de spécial, sinon il
n’y aurait pas eu de chambre 13. Je démarrai et partis à la
recherche de ma chambre, que je commençai par ne pas trouver. En effet,
je la cherchai au premier étage alors que, contrairement aux usages,
les chambres n° 1 à 12 étaient au premier, et 13 à 24
au rez-de-chaussée. La 13 se trouvait donc contiguë au bureau.
Je dus garer la voiture sur le parking vide de la 14, car celui de la 13 était
occupé par un vieux pick-up Ford rouge, couvert de poussière,
qui avait dû arriver pendant que j’étais dans le bureau.Il
importait maintenant de se débarrasser des tensions de la conduite
par quelques brasses en eau fraîche. Ayant sorti mon sac du coffre,
j’ouvris la porte, allumai le plafonnier et inspectai les lieux : deux
lits doubles, frigo et micro-ondes, salle de bains complète, air conditionné,
télévision, tout y était et semblait impeccable. Sur
les sanitaires planait même une odeur de nettoyant parfumé au
pin.
Je
me déshabillai rapidement, enfilai mon maillot de bain, attrapai une
serviette de toilette, et traversai la petite cour après avoir verrouillé
la porte de la chambre. L’éclairage des lieux n’était pas très
puissant, et les lampadaires de la rue un peu éloignés, aussi
la piscine, entourée d’un grillage d’environ 1 mètre 50 de haut,
était-elle le point le plus sombre de la cour. Mais on y voyait tout
de même suffisamment pour se diriger sans risquer la chute et descendre
les quelques marches qui permettaient d’accéder à l’eau. La
fraîcheur liquide qui me recouvrit petit à petit formait un contraste
bienvenu avec l’air nocturne encore chaud. On aurait pu imaginer qu’en Octobre
les nuits seraient fraîches, mais ce coin de Californie était
réputé être un des plus chauds des Etats-Unis.
Je
marchai lentement jusqu’à l’extrémité la plus profonde
de la piscine, appréciant voluptueusement le massage des jambes que
chaque pas me procurait, et parvenue au bout, là où l’eau atteignait
la poitrine, je m’adossai au rebord et regardai le ciel. Le spectacle des
étoiles parsemées sur leur fond de velours marine me ravissait
toujours, et ici, dans le désert, pas de pollution ni de nuages pour
gâcher la vue. Je respirai à fond, embrassant d’un regard circulaire
la cour du Pine Motel, depuis le bureau et la chambre 13 à ma gauche,
jusqu’aux dernières chambre sur ma droite. Je réalisai alors
qu’entre les remugles de gazole, l’odeur de poussière et de sable,
la friture, le curry et le chlore de la piscine, ne perçait aucune
senteur de pin ou de sapin… Ce qui, à la réflexion, ne pouvait
être que normal, le pin préférant les bords de mer et
les sapins la montagne et un peu plus d’humidité. Mais alors, pourquoi
le Pine Motel et non pas le Palm ou le Datte, pour rester dans l’ambiance ?
Une question à poser au réceptionniste demain matin.
Je
fis quelques mouvements de gymnastique aquatique pour détendre mes
muscles fatigués, mais le relâchement ne venait toujours pas.
Cela m’agaça, et je décidai de nager un peu. Mais après
trois tours de piscine, je me rendis compte que mon rythme cardiaque était
très élevé, beaucoup trop pour le léger effort
que je venais de faire. Que se passait-il ? Je m’efforçai de calmer
cet emballement par de profondes et lentes respirations, exercice qui s’était
révélé toujours efficace par le passé. Cette fois,
le truc ne marcha pas, et je me sentis de plus en plus mal : sueurs froides,
spasme de l’estomac et nausée, vertiges. Je m’aspergeai le visage d’eau
froide, et tout d’un coup, une odeur atroce pénétra mes narines.
Je me penchai vers l’eau, mais elle ne sentait décidément que
le chlore. D’où cette puanteur venait-elle ? On aurait dit un
mélange d’animal mort depuis plusieurs jours et de fosse sceptique
non vidangée. Une odeur épaisse, pénétrante, qui
envahissait mon nez, mes sinus et ma bouche. Au bout de quelques secondes,
cela s’arrêta comme c’était venu, et les parfums culinaires des
propriétaires du motel reprirent leurs droits.
J’étais
un peu secouée par ce qui me sembla être une sorte d’hallucination
olfactive… il était temps de rapatrier ma chambre : une bonne
douche et quelques cachets calmants aux plantes m’aideraient certainement
à me récupérer. D’autant que j’avais froid maintenant.Je
sortis de l’eau, et me frottai vigoureusement avec la serviette. En regardant
dans la direction de ma chambre, il me sembla voir bouger le rideau et un
petit triangle de lumière apparaître en bas à droite.
Puis tout disparut. Je nettoyai mes lunettes et les remis. Non, tout avait
l’air calme... Je récupérai mes sandales et me dirigeai en frissonnant
vers la grille qui fermait l’enceinte de la piscine et la poussai. J’avais
dû rester trop longtemps dans l’eau froide, car je commençai
à trembler. La porte ne s’ouvrit pas. Je poussai plus fort, sans résultat.
Je cherchai le loquet, le trouvai, mais ne pus le faire bouger. Je ne comprenais
pas ce qui se passait. Voilà que j’étais enfermée au
bord de la piscine ! Les tremblements étaient de plus en plus
violents et je claquai des dents, j’avais du mal à respirer, la machine
s’emballait à nouveau.Je
voulus crier pour appeler le réceptionniste afin qu’il me délivre,
mais aucun son ne sortit de ma gorge contractée. La peur m’envahissait :
c’était malin d’avoir choisi un motel vide, personne ne viendrait à
mon secours… Je me laissai glisser sur le sol dallé et me recroquevillai
pour essayer de retrouver un peu de chaleur corporelle. Et puis je me rappelai
tout d’un coup mes peurs et mes cauchemars d’enfant, et la façon dont
j’essayais d’en sortir : élevée très religieusement,
je croyais ce genre de peur causée par le diable, dont on m’avait enseigné
l’existence, et j’appelais mon ange gardien à la rescousse afin qu’il
me défende des attaques du démon. Ma peur se calmait alors aussitôt.
Malgré mon anxiété présente, je souris, un peu amèrement :
il y avait longtemps que j’avais pris mes distances vis-à-vis du domaine
religieux. Non, mon recours décidément était bien humain,
alors que les humains de ce motel dormaient déjà à poings
fermés… D’une
seconde à l’autre, la sensation d’angoisse me quitta, et ma respiration
se calma. J’en profitai pour me lever et tenter de nouveau ma chance avec
la grille, qui s’ouvrit du premier coup. Décidément, j’étais
ridicule avec mes petites crises : il me fallait dormir maintenant, j’étais
vraiment épuisée.Je
récupérai ma clé, tombée sur le sol pendant mon
attaque de panique, et traversai la cour en direction de ma chambre. M’attendant
au pire, j’ouvris pourtant la porte sans difficulté, pour la trouver
plongée dans le noir. Il me semblait avoir laissé la lumière
allumée. Je trouvai l’interrupteur, mais le plafonnier ne s’alluma
pas. Je tentai l’éclairage de la salle de bains, sans plus de succès.
Cette fois, il me fallait aller réveiller le réceptionniste.
Je
trouvai porte close. J’appelai, d’abord doucement puis plus fort : rien.
Je frappai avec énergie, mais personne ne vint. Après un quart
d’heure, je décidai de retourner dans ma chambre. Après tout,
qu’avais-je besoin de lumière alors que mon corps réclamait
une bonne nuit de sommeil.Ouvrant
ma porte, je restai saisie. Une bougie brûlait doucement sur le meuble
bas à droite de l’entrée. Elle éclairait un portrait
accroché au mur, que je n’avais pas remarqué précédemment,
une photo d’une vieille dame en sari traditionnel. Machinalement, je fis jouer
l’interrupteur, et le plafonnier s’alluma. La bougie et le portrait avaient
disparu. Je m’approchai du meuble, que je balayai de la main : rien,
pas une goutte de cire, juste une légère odeur d’encens.
Ma limite de résistance était atteinte. J’en avais assez
de toutes ces visions et ces tracas. Je pris une douche tiède, et me
couchai tout de suite, sombrant immédiatement dans le sommeil.
Le
lendemain matin, prenant mon petit-déjeuner dans le restaurant familial
en face du Pine Motel, j’appris ce que tout le monde savait dans le pays :
la mère du propriétaire du motel s’était noyée
dans la piscine l’année précédente à la même
époque, et on avait déposé son corps dans la chambre
à côté du bureau, qu’on avait transformée en chambre
mortuaire pour la circonstance. Le motel avait été rebaptisé
Pine à sa mémoire, car son prénom en tamoul signifiait
quelque chose comme "la douce brise du vent dans les pins".
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Béatrix
de Lambertye, écrivain public - Propriété de l'auteur
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