Au
pays de la liberté
Un
jour comme tous les autres jours, Perry Perivano ouvrit les yeux. Ce matin-là
pourtant, la routine qui l'attendait lui parut tout d'un coup insupportable.
Allongé dans sa chambre au coeur de l'appartement familial situé
dans le quartier new-yorkais de Little Italy, il écoutait le monde
s'éveiller autour de lui : grondement des moteurs diesel des camions
de livraison, grincement métallique des rideaux de fer qu'on ouvre,
insultes échangées en italien, tout le ramenait à une
réalité devenue pesante. Un an plus tôt, il avait promis
à son père, Vanino Perivano, qui se mourait alors d'un cancer
du poumon, de reprendre aux côtés de sa mère l'activité
familiale. Voilà comment Perry, qui préparait un doctorat de
philosophie à l'Université de Yale, avait dû mettre de
côté, pour un temps qui semblait n'avoir pas de fin, ses chères
études. Et non seulement sa thèse était-elle à
l'abandon, mais il se retrouvait, tablier blanc autour des reins, à
jouer les épiciers - de luxe, d'accord, mais quand même - à
la place de son traiteur de père
"Notre mozzarella est garantie
pur lait de bufflonne, Signora Renato, elle est arrivée d'Italie hier
matin"
"Oui, ces tortellinis Alfredo ont été cuisinés
par la mamma, Signor Baldi, vous en voulez combien ?".
Le
magasin était ouvert tous les jours, de 8 heures à 21 heures,
sauf le dimanche, heureusement, et cela grâce à la ferme volonté
de sa mère. En effet, si Vanino Perivano, originaire de l'Italie du
Sud et émigré aux Etats-Unis en 1964, avait les idées
larges, malgré une éducation religieuse traditionnelle, il trouvait
nécessaire de s'adapter aux usages de son pays d'adoption et d'ouvrir
le magasin le dimanche. Probablement cela convenait-il également à
son porte-monnaie. Mais son épouse, la mère de Perry, était
née Rose O'Connell dans le quartier irlandais de New-York fondé
par son arrière-grand-père. Et dans la famille O'Connell, on
ne plaisantait pas avec la religion.
C'est à
l'école Saint-Patrick, considérée par tous les catholiques
new-yorkais comme la meilleure école privée confessionnelle,
que Vanino Perivano avait rencontré la jeune irlandaise. Plus âgé
qu'elle, travaillant déjà dans l'épicerie de luxe dont
il héritait quelques années plus tard de son patron mort sans
enfants, Vanino avait voulu rattraper son niveau scolaire et le directeur
de Saint-Patrick, impressionné par son énergie et sa détermination,
lui avait aménagé un cursus spécial qui lui avait permis,
trois fois par semaine, de passer deux heures assis à côté
de Rose, dont il était tombé amoureux rapidement. Rose, elle,
avait succombé au charme méditerranéen du bel italien,
mais ses parents avaient été plus difficiles à convaincre,
et il fallut trois ans à Vanino pour persuader ses futurs beaux-parents
que s'il n'était pas de souche irlandaise, il en avait néanmoins
les qualités : son ardeur au travail, son sens de la famille et de
la solidarité communautaire furent mis et remis à l'épreuve
par la tribu O'Connell qui dut rendre les armes devant tant de persévérance.
Perry, qui portait le prénom de son aïeul maternel, était
le fruit de cette union improbable.
Très
tôt, le petit Perry Perivano avait montré des dispositions étonnantes
: presque toujours premier de sa classe tout au long de sa scolarité,
il avait trouvé le moyen d'apprendre, outre l'anglais et l'italien,
le chinois et le français, grâce à des camarades de classe
récemment arrivés sur le sol américain.
A l'Université,
il
s'était ensuite dirigé vers une formation littéraire
et intellectuelle qu'il souhaitait ardemment voir couronner par le doctorat
de philosophie. Mais voilà, le père parti si soudainement lui
avait laissé un bien lourd héritage, trouvait-il
Et ce
matin, toujours allongé dans son lit, les mains croisées derrière
la nuque, Perry Perivano a l'impression qu'à 26 ans, sa vie est déjà
fichue. Comment expliquer à sa mère qu'il veut trahir la volonté
de son père ? Car c'est comme ça qu'elle le prendra Rose 0'Connel-Perivano,
il en est sûr
Et puis
il y a Dora. Comment parler de Dora à la mère ? Dora la belle
aux yeux de biche et à la peau caramel, rencontrée un dimanche
alors qu'il sortait de l'hôpital Bellevue où il venait de rendre
visite à un ami opéré du genou droit. Dora qu'il avait
bousculée par distraction et dont il avait aussitôt ramassé
les paquets éparpillés par la collision, surpris de rencontrer
le chaleureux regard doré, et encore plus étonné de l'entendre
s'exclamer en français. Dora à qui il avait arraché la
promesse d'un verre à la cafétéria de l'hôpital
le dimanche suivant. Dora, 35 ans, haïtienne et médecin de Port-au-Prince,
travaillait comme aide-soignante à Bellevue car elle n'avait pas pour
l'instant l'argent nécessaire à la reprise d'un cycle d'études
permettant l'homologation de son diplôme de médecine. Dora, dont
Perry était instantanément tombé fou amoureux et qui
vivait chez sa soeur et son beau-frère, dormant dans le canapé-lit
du salon d'un appartement rendu bien petit par la présence de trois
jeunes enfants
Perry réfléchissait
toujours, et plus il réfléchissait, moins il trouvait de solution.
Il ne se sentait pas le coeur de faire de la peine à sa mère,
mais il voulait achever son doctorat et demander sa main à Dora
comment rendre tout cela compatible ?
Un coup
d'oeil à son réveil lui indiqua qu'il était plus que
temps de prendre sa douche. La mort dans l'âme il se leva, et après
sa toilette, descendit à la cuisine où sa mère l'attendait
avec une théière pleine et une assiette d'oeufs au bacon. "Bonjour
chéri", dit-elle "je te rappelle que ce matin tu seras tout seul jusqu'à
11 heures environ, je pars chez le médecin. Tu n'oublieras pas les
commandes de Madame Rocco et Madame Carlotta, elles ont des communions. Et
puis il y a la livraison chez Bini, sur la Onzième rue. Et tu dois
aussi recevoir la commande d'huile d'olive et les échantillons de gressins,
le représentant de la semaine dernière, tu te souviens, nest-ce
pas ? Ah, et j'ai promis à Monsieur Balino, notre voisin malade, de
lui apporter un peu de ma nouvelle recette de pasta pour son déjeuner,
il faut que tu montes à 10 h 45, d'accord ? Bonne matinée, chéri,
à tout-à-l'heure".
Ayant embrassé
sa mère, Perry sattabla devant son repas. Ce serait une journée
comme les autres, finalement.
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Béatrix
de Lambertye, écrivain public - Propriété de l'auteur
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