La centième
(en hommage à Charles Denner pour sa performance dans la pièce
"Le marionnettiste de Lodz" de Gilles Segal en 1984)
La centième du "Bourreau de Lodz" tomba un samedi en matinée. Antoine arriva donc au théâtre à 16h30 après un déjeuner tardif à la Brasserie Landaise où il avait établi ses quartiers pour quinze jours. Le théâtre avait été inauguré la semaine précédente pour la quatre-vingt-onzième de la pièce. En effet, après quatre-vingt-dix représentations à Paris, la troupe avait entamé une tournée en province en commençant par ce petit chef-d’œuvre d’architecture moderne au sein du quartier Mériadeck. Le tout-Bordeaux s’y bousculait pour voir la dernière création d’un jeune auteur à la mode.
D’excellente humeur après quelques autographes qu’il avait accordés sélectivement à des clients de la brasserie, Antoine gravit quatre à quatre les marches permettant d’accéder au grand cube de béton noir qui abritait le théâtre. Il fit un grand signe de la main au concierge et prit au fond du hall l’ascenseur de verre qui menait à l’étage des loges. Ah, la vie avait du bon, tout de même, rien de tel que la célébrité, songeait-il en ouvrant sa porte.
Il commença par s’allonger sur le divan, pour se détendre complètement avant de revêtir son costume de scène. Il regarda sa montre : il lui fallait être habillé avant l’arrivée de la maquilleuse, qui en aurait pour une demi-heure à le préparer. Oui, il avait un quart d’heure de repos devant lui. Il croisa les mains derrière la nuque et se remémora le jour de la première. Quel succès, et quelle gloire ! Toute sa famille était là : ses parents, bien sûr, mais surtout sa famille du monde du théâtre. Les plus âgés, comme Suzanne, Annie, Jean-Paul, Jean, Michel, mais aussi ceux de sa génération comme Lambert, Fanny, Carole, Gérard et bien d’autres. Ses élèves étaient venu applaudir leur maître et le féliciter de sa prise de risque. Si l’auteur était connu, les deux autres comédiens étaient jeunes, le metteur en scène débutant et le texte ardu. D’ailleurs, comment sa première réplique commençait-elle, déjà ? Voyons, euh… tout d’un coup, ça ne lui revenait plus. Un trou de mémoire, ça ne lui était jamais arrivé encore, lui qui mettait son point d’honneur à connaître son texte par cœur dès la première répétition. Il faut dire que ce texte était particulièrement difficile à mémoriser, entrecoupé d’onomatopées, de phrases en allemand, polonais, anglais, il n’avait jamais été doué pour les langues étrangères. La première phrase donnait à peu près ça… Non, pas moyen de se souvenir d’un traître mot. Antoine commença à se poser des questions. Il se trouvait un peu jeune, à quarante-six ans, pour avoir des troubles de la mémoire. C’était cette histoire de centième, cela avait dû le perturber.
Il sursauta : un coup léger avait été frappé à la porte. "Antoine, tu es prêt, je peux entrer ?" . "Donne-moi encore cinq minutes, Sylvie, d’accord ?" Il se leva du divan, retira tous ses vêtements et enfila son habit de scène, qu’il trouvait d’ailleurs grotesque : une sorte de tunique en toile à sac de pommes-de-terre, déchirée artistiquement çà et là pour faire haillon. Ca le grattait de partout, cette saloperie. D’ailleurs, il avait toujours pensé que les costumes et les décors étaient inutiles lorsque le texte était fort. La transcendance des mots se jouait de tels artifices…. A propos de mots, où en était-il de son texte ? "Putain !" jura-t-il, "c’est dingue, on dirait que j’ai tout oublié !"
Il ouvrit la porte à la maquilleuse : "je suis prêt, Sylvie, à toi de jouer". Avant de s’asseoir dans le fauteuil, il fouilla le tiroir de la coiffeuse pour voir s’il ne trouvait pas un exemplaire du texte. Puis il réalisa que cela ne risquait pas, puisqu’ils n’étaient à Bordeaux que depuis la quatre-vingt-onzième.
Sérieusement agacé, il referma brutalement le tiroir puis le rouvrit pour y prendre son téléphone mobile. "Tu m’excuses une seconde, chérie", dit-il à la maquilleuse, "j’appelle mes partenaires, j’ai une question à leur poser". "David, salut, alors comment tu te sens pour la centième ?… Dis-moi, tu n’aurais pas un exemplaire du texte du "Bourreau" ?… Et Anne non plus ?… Tu lui demandes, s’il te plaît ?… OK, j’attends… Elle n’en n’a pas ?… Tu es sûr ?… Merde alors, qu’est-ce que je vais faire ?… Bon, OK, merci, à tout à l’heure".
Antoine raccrocha, maintenant très préoccupé : la mémoire ne lui revenait pas et il n’y avait pas de texte disponible. Sylvie avait commencé à travailler : elle collait sur ses bras nus les décalcomanies spéciales pour les fausses blessures. "Ca va, Antoine ? Alors tu es content que ce soit la centième ?". "Content, tu parles", lâcha-t-il. Figure-toi que j’ai oublié mon texte". "Oublié ton texte", s’exclama Sylvie, "tu me charries, là ? "
"Non non, c’est sérieux, je suis très emmerdé… Tu n’aurais pas ton exemplaire de travail avec toi, par hasard ?". "Non, il y a longtemps que je n’en ai plus besoin. D’ailleurs tu sais bien, je travaille avec des fiches". "Ah putain de putain, je suis mal". "Mais Antoine, qu’est-ce que tu me racontes ? Ca fait quatre-vingt-dix-neuf jours que tu répètes ce texte, tu ne peux pas l’avoir oublié, voyons ! Tu me fais une blague, là, ou quoi ?"
Antoine se tut. Evidemment, lui l’acteur chevronné, oublier son texte, il fallait reconnaître que c’était difficile à avaler. Il sentit son œsophage se nouer, et sa salade landaise former une masse compacte au fond de son estomac. Pendant que Sylvie terminait sa tâche, il faisait mentalement la liste de ceux qu’il pouvait appeler : l’auteur bien sûr, mais il était encore dans le TGV, alors même s’il avait avec lui un exemplaire de la pièce, il arriverait trop tard. Dommage que cette foutue pièce ne fût pas publiée, il aurait pu envoyer quelqu’un l’acheter…
Sylvie avait fini. "Voilà, tu es prêt. Allez, bisou, et à tout-à-l’heure pour les raccords". Prêt, prêt, tu parles, rumina Antoine, nauséeux. Si je ne peux pas me souvenir de mon texte, je ne vois pas en quoi je suis prêt. Son rythme cardiaque avait sournoisement commencé à augmenter, et il constata qu’il avait atteint près de cent-vingt. Une sueur glacée lui coulait entre les omoplates. Il ressortit son mobile et appela à nouveau David.
"Ecoute, mon pote, tu ne veux pas me dire par quoi commence ma première réplique ?… Ben oui, je suis le mieux placé, mais tu sais, j’ai un genre de trou de mémoire et… non non, je ne suis pas bourré, j’ai un trou, sans blague… Ecoute, aide-moi, merde !… Mais non je ne déconne pas, c’est pas une foutue putain de blague à deux sous pour la centième, j’ai un trou ! T – R – O – U, voilà ! Tu es vraiment salaud de te foutre de moi ! Donne-moi le numéro de mobile d’Anne, tu veux ?… Mais non ce n’est pas pour draguer ta copine, mais elle sera peut-être plus sympa que toi, et…". Antoine jura, David avait raccroché. Il fallait sérieusement trouver une solution, la mémoire n’était toujours pas revenue à Antoine et personne n’avait l’air de croire ce qui lui arrivait.
Il sortit de sa loge son mobile à la main et reprit l’ascenseur en direction de l’arrière-scène cette fois. Dix-sept heures quarante-cinq, l’heure approchait, le théâtre devait se remplir petit-à-petit, le lever de rideau était prévu à dix-huit heures zéro-cinq. Il croisa deux techniciens qui lui balancèrent en rigolant une vanne minable qu’il n’entendit même pas. Son sang battait si fort à ses oreilles qu’il avait une impression de marée haute dans la tête, une marée qui aurait tout submergé, la mémoire et le reste. Il aperçut le metteur en scène qui s’était approché du rideau pour jeter un coup d’œil à la salle. "Roger", appela Antoine, tu n’as pas un exemplaire du texte ?". "Du texte ? quel texte ?" demanda le metteur en scène sans se retourner. Antoine s’approcha : "le foutu texte du putain de Bourreau", martela-t-il. "J’en ai besoin là, maintenant, tout de suite !".
Cette fois, Roger se retourna, l’air surpris : "tu n’as pas besoin d’être grossier, qu’est-ce qu'il t’arrive ? Pourquoi tu le veux, ce texte ?". "J’ai un trou", fit Antoine, les dents serrées. "Un trou ?" demanda Roger, qui n’y était pas. "Un trou de mémoire, merde !" hurla Antoine, au bord des nerfs. "Tu piges ? J’ai oublié mon texte !". "Shhhtt !" fit Roger en battant verticalement l’air de ses mains, "tu veux que le public t’entende, ou quoi ? C’est tout ce que tu as trouvé, comme blague de centième ?". "C’est pas une blague" fit Antoine, qui se détourna et repartit à l’arrière-scène où se tenaient maintenant David et Anne. La respiration d’Antoine faisait un bruit de forge dans sa gorge contractée. "Allez, soyez gentils, aidez-moi, c’est quoi la première phrase de ma réplique ?" réussit-il à prononcer. David se tapa sur les cuisses : "Tu es trop drôle, mon pauvre Antoine…". "Ouiiiiii" chuinta Anne.
Les trois coups retentirent et Antoine réalisa que, dans quelques minutes, il lui faudrait rejoindre ses partenaires sur scène, sans pouvoir dire le moindre mot. L’horreur de la situation lui apparut pleinement, le ridicule, les critiques, sa carrière à jamais brisée. Il entendait les mots qu’échangeaient David et Anne sur scène, mais le dialogue n’évoquait rien, ne réveillait pas sa mémoire. La sueur coula sur son front, se frayant un chemin à travers le maquillage. Un hoquet le secoua, un goût de bile lui brûla la bouche. "Je ne peux pas rester là", pensa-t-il soudain, "je rentre à Paris". C’est ce moment que choisit Roger pour lui flanquer une grande claque dans le dos qui le précipita, titubant, sur scène. "Allez Antoine, c’est à toi".
Son entrée, pourtant involontaire, fut, comme toutes les autres fois, saluée d’applaudissements nourris. Le silence se fit, un silence expectatif, lourd, qui acheva Antoine. Il ouvrit la bouche, rien ne vint. Pas même un mot d’excuse pour l’incapacité dans laquelle il se trouvait de se remémorer sa réplique. Puis son mobile, resté dans sa main gauche, se mit à sonner l'ouverture du Don Giovanni de Mozart, et Antoine sursauta en ouvrant les yeux. Il regarda sa montre : dix-sept heures quinze, il s’était endormi sur le divan de sa loge. "Quel horrible cauchemar", pensa Antoine en décrochant le téléphone. "Ah, salut Anne, alors ça va, tu es prête ?… Pardon ?… Tu as peur ? mais de quoi ?… Tu as un trou de mémoire ???".
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Béatrix
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