Un
week-end en Auvergne
La
veille, par une froide soirée de Septembre, ils étaient arrivés
dans ce gros village auvergnat de cinq-cents âmes, perché à
mille mètres d’altitude. C’est là que Victoire avait sélectionné
une ferme-auberge qui proposait également une table d’hôtes.
Il lui avait semblé que le parfum d’authenticité rurale qui
ne pouvait manquer de se dégager d’un tel lieu ravirait ses amis citadins.
Elle ne s’était pas trompée.
Encore
étudiante, elle avait rencontré ce couple vingt ans plus tôt,
et petit à petit des liens solides s’étaient tissés.
Elle avait été invitée plusieurs fois après l’obtention
de leur doctorat et leur retour chez eux, et avait à cœur de leur rendre
leur chaleureuse hospitalité à l’occasion de leurs vacances
universitaires annuelles. D’où cet itinéraire de quatre jours
de Clermont-Ferrand au Puy, via Issoire et Brioude, sur les principaux sites
romans de la région, entre fourme d’Ambert et Saint-Nectaire.
Ce
matin, Victoire s’est levée tôt. Elle aime la compagnie de ses
amis, mais reste une solitaire, au fond. Elle est descendue à sept
heures et demie pour un petit-déjeuner copieux que la maîtresse
des lieux est en train de lui apporter. Elle s’étire en respirant profondément.
Le jour est encore timide, le ciel devrait rester gris, a-t-elle entendu dire.
Elle tourne la tête vers la gauche et jette un coup d’œil par la fenêtre
encadrée de vichy vert.
Tout
est calme à cette heure matinale, pas un chat. Enfin si, justement,
un chat famélique au pelage blanc tacheté de noir s’est hissé
le long du sac de plastique qui borde une poubelle. Il a dû entreprendre
cet exercice d’alpinisme pour quelque déchet de nourriture au fumet
attirant. Victoire se verse du thé et se prépare une tartine
de rillettes. Le chat a les pattes arrières arrimées au plastique,
et la patte avant-gauche accrochée au bord de la poubelle. Avec la
droite, il a soulevé le couvercle et fouille énergiquement,
la moustache en bataille.
C’est
à ce moment-là que surgit un homme en cotte bleue, armé
d’un balai de plastique vert. Il tire une sorte de chariot dans lequel se
trouvent divers outils de jardinage. L’homme aperçoit le félin
et se précipite en faisant des moulinets avec son balai pour chasser
l’animal qui s’enfuit, un bout de sandwich rassis dans la gueule. Triste butin
pour un carnivore, pense Victoire qui se tartine un deuxième morceau
de pain, avec de la confiture cette fois. L’homme entreprend maintenant de
balayer les dégâts faits par le chat autour de la poubelle, puis
il nettoie le caniveau et change le sac en plastique.
Une
petite dame âgée et replète arrive dans le champ de vision
de Victoire. Elle glisse une lettre dans la boîte jaune accrochée
au mur, passe devant la cabine téléphonique et commence une
conversation avec le cantonnier. Tout d’un coup, ils tournent les yeux vers
la cabine, puis se regardent à nouveau, l’air interrogateur. La vieille
dame montre du doigt la cabine, et l’homme hausse les épaules. Victoire,
surprise, hausse un sourcil. Puis sans lâcher son balai, l’homme fait
les quelques pas qui le séparent de la cabine, entre, et décroche
le combiné. Son visage reflète l’étonnement. La femme,
qui l’a suivi, lui parle. Il lui tend le combiné, qu’elle prend et
ajuste à son oreille. Elle parle, on a même l’impression qu’elle
crie. Au bout de quelques minutes, elle rend le combiné à l’homme
qui s’époumone en articulant, puis il finit par raccrocher en haussant
les épaules. Victoire
s’interroge : la scène est amusante, vue de sa table de petit-déjeuner,
mais elle n’offre guère de clé pour comprendre ce qui se passe.
S’agirait-il d’une erreur de numéro ? L’homme sort de la cabine,
les poings sur les hanches, en oubliant son balai posé à l’intérieur.
La femme en perd son foulard qui a glissé de sa tête vers son
cou. Ils discutent de l’événement, lorsqu’apparemment, le téléphone
sonne à nouveau. Même scénario : l’homme décroche,
parlemente, passe l’appareil à la femme qui lui rend, puis ils raccrochent.
La troisième fois, c’est la femme qui décroche. Mais la quatrième,
cinq minutes plus tard, les laisse indifférents. La surprise est émoussée,
cela ne semble plus les amuser.
Victoire se perd en conjectures : à
défaut de faux numéro, c’est peut-être un court-circuit ?
Un correspondant dur d’oreille ?Un
vieillard équipé de béquilles rejoint laborieusement
le duo. L’affaire lui est contée par le menu. Apparemment, le téléphone
doit encore sonner, car c’est lui cette fois qui décroche le combiné.
Froncements de sourcils, casquette poussée vers l’arrière pour
se gratter la tête, paroles échangées, toujours pas de
succès, dirait-on. Le téléphone encore à la main,
il propose quelque chose aux deux autres qui acquiescent. Il laisse alors
retomber le combiné qui pend maintenant au bout de son fil, et tous
trois s’éloignent de quelques pas. La femme repart d’où elle
était venue et le vieillard poursuit sa douloureuse promenade. Enfin,
l’homme en bleu récupère balai et chariot pour se rendre en
d’autres lieux nécessitant son intervention.
La
scène est vide, et Victoire, d’abord intriguée, est maintenant
amusée. La solution du vieil homme lui paraît plutôt primaire.
Elle se verse à nouveau du thé, et déguste à petites
gorgées, lorsque sur sa gauche elle aperçoit du mouvement. Une
silhouette féminine vient de se glisser furtivement dans la cabine.
A sa surprise, Victoire constate qu’il s’agit de son amie. La jeune femme
relève le combiné d’un air inquiet et le porte à son
oreille. Elle raccroche et attend, adossée à la paroi de la
cabine, en jetant un regard sombre autour d’elle. Elle regarde sa montre,
puis semble soupirer. Victoire ne comprend pas. Que fait Assa dans cette cabine
téléphonique de province ? Pourquoi a-t-elle l’air de se
cacher ? Victoire a du mal à se faire à l’idée que
cette épouse dévouée et amie fidèle puisse peut-être
avoir un amant secret. Et comment s’est-elle procuré le numéro
de la cabine ? Si elle attend, c’est qu’on doit la rappeler… D’ailleurs
le téléphone sonne, car Assa décroche.
C’est
cet instant même que choisit Tako, le mari d’Assa, pour entrer dans
la salle-à-manger. Victoire, animée d’une solidarité
toute féminine, est pétrifiée. Que va-t-il se passer ?
Par précaution, elle s’arrange pour qu’il s’installe en face d’elle,
l’endroit est en retrait de la fenêtre. Avec un peu de chance, il ne
verra pas la cabine. Tako s’incline un court instant, choisissant de saluer
Victoire à la japonaise. Puis il s’installe et commande du café
à l’hôtesse. "Tu as bien dormi ?", demande Victoire, histoire
de meubler la conversation. "Oui, très bien, je te remercie. Assa va
arriver dans un instant, elle est partie à la cabine téléphonique
en face", dit-il en se penchant et écartant le rideau de la fenêtre.
"Elle attend un appel important de son père. Nous sommes redescendus
hier soir pour prendre le numéro de la cabine et laisser un message
sur le répondeur de mon beau-père afin de convenir d’un rendez-vous
téléphonique ce matin. Ce n’est pas toujours facile de se parler,
avec le décalage horaire. Mais nous n’avons pas entendu notre réveil,
alors Assa était inquiète de manquer le rendez-vous". Et Tako,
tout en contemplant d’un œil gourmand la table bien servie, se verse une tasse
de café fumant. "Tu crois que je peux demander un peu de lait froid ?"
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Béatrix
de Lambertye, écrivain public - Propriété de l'auteur
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