Un autre texte ?
Another short story ?

 
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Attente

"Cinq heures… Il va bientôt rentrer…" se dit Elisa. Elle sourit : après soixante-sept ans de vie commune sans un seul jour de séparation, l’approche de son retour déclenchait toujours en elle la même émotion. Jean, son ami fidèle, son double, sa moitié, l’amour de sa vie, l’homme par excellence…
Depuis leur naissance à vingt-cinq minutes d’intervalle jusqu’à ce jour, aucun autre homme n’avait pu attirer son regard ne fut-ce qu’une fraction de seconde. Bien sûr, tant qu’ils étaient enfants, personne n’y avait trouvé à redire. Mais quand ils devinrent jeunes adultes, jamais on ne voyait l’un sans l’autre : mêmes études, même chambre d’étudiant, mêmes amis. Et leurs parents avaient commencé à s’inquiéter. Une consultation chez un professeur de médecine réputé qui avait écrit un savant ouvrage sur la gémellité ne les avait guère rassurés : "Ils se suffisent à eux-mêmes, ils ont bien de la chance, finalement", avait été la conclusion de ce spécialiste.
Alors, pour essayer de les intéresser à un éventuel projet de couple en dehors d’eux-mêmes, les parents avaient-ils multiplié les invitations à dîner et l’organisation de petites fêtes impromptues : soirées, barbecues, goûters. Rien n’y avait fait : à la dernière minute, Jean et Elisa se découvraient un partiel à préparer et n’apparaissaient pas au dîner, ou bien ils s’isolaient dans un coin du jardin pour on ne savait quel conciliabule secret.
Lorsqu’à vingt-six ans ils obtinrent leur diplôme de médecine et décidèrent d’ouvrir ensemble leur cabinet dans un gros village à trois-cents kilomètres à l’Ouest de Paris, les parents durent se rendre à l’évidence : rien ni personne ne séparerait jamais ces deux-là.
Aujourd’hui, sa santé fragilisée par un cancer du sein qui avait demandé trois ans de soins et de patience, Elisa avait accepté, cédant aux instances de son frère, de ne plus travailler qu’à mi-temps. Elle prenait les visites du matin chez leurs patients tandis que Jean en recevait d’autres à leur cabinet toute la journée. Mais Elisa avait demandé en contre-partie que Jean rentrât tôt le soir. Et puis tous les jours, ils déjeunaient à la maison. Et lorsqu’ils n’étaient pas ensemble, entre deux consultations ils se téléphonaient. Pour rien, pour s’entendre, pour demander à l’autre son avis sur un diagnostic ou des soins à donner à tel patient.
Un nouveau regard à la pendule : "Cinq heures vingt-cinq, je mets l’eau à chauffer pour le thé", décida Elisa. Elle remplissait la bouilloire lorsqu’une vive douleur à la poitrine lui coupa le souffle. Ce fut si violent qu’elle lâcha la bouilloire dans l’évier et se laissa glisser sur le dallage sans même fermer le robinet. Elle porta les mains au-dessus de son sein gauche, celui qui avait souffert du cancer. Une récidive ? Non, il ne s’agirait pas d’un coup de poignard comme celui-là, mais d’une douleur sourde et progressive. Elle ne pensait pas qu’il pût s’agir d’une crise cardiaque, car elle savait son cœur en parfait état… Graduellement, comme la mer se retire, la douleur se calma, et Elisa put se relever et fermer le robinet.
Cinq heures quarante-cinq, Jean avait promis d’être là pour cinq heures trente, et il n’était jamais en retard, sinon il téléphonait. Une sensation d’angoisse commença à se diffuser dans ses veines, son rythme cardiaque s’accéléra, elle fut secouée de petits frissons, comme un frémissement de sa peau qui, à chaque fois, lui faisait évoquer le mouvement dansant des champs de blé sous le vent. Elle transpirait maintenant d’une sueur glacée, et son ventre se tordit en un spasme qui lui donna la nausée. Le doute n’était plus permis, et le médecin en elle se rassura. Une banale attaque de panique, une crise d’angoisse dont elle avait fait la première expérience lors de la découverte de son cancer. Elle pensait pourtant en avoir été débarrassée depuis longtemps. Elle se rappela les techniques enseignées par la sophrologue pour faire passer la crise : respirer lentement et profondément, visualiser des images positives, relâcher les muscles…
C’est à ce moment-là que retentit la clochette de la grille du jardin. "Jean, il a dû oublier sa clé…", pensa Elisa. Ouvrant à la volée la porte d’entrée, elle vit les deux képis, et en un éclair, elle comprit tout.

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